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2009-04-10 02:50 par Yves Charland
Charland, Yves (avec la collaboration de Guillaume Latzko-Toth), « L'apnée sportive en piscine: de l'interdiction à l'encadrement », Alerte, vol. 10, no. 1, à paraître en janvier 2005.
Avril 2002: Lingyen Lan, une jeune femme de 27 ans se noie à la piscine du Centre Gadbois, à Montréal. Cause apparente du drame: syncope* en apnée statique*. La jeune femme retenait son souffle, immobile, toute seule au fond du bassin. Quand la syncope est survenue, sans aucun signe avant-coureur, le sauveteur responsable du bain libre n'a rien remarqué d'anormal...
Un an et demi plus tard, le 11 septembre 2003 exactement, je me rends à une rencontre «exploratoire» organisée par la Direction des sports et des loisirs de la Ville de Montréal, pour y donner mon avis à titre d'expert en plongée en apnée sportive*. Quelques jours auparavant, j'avais reçu le rapport du coroner sur le décès de Lingyen Lan. Cette nouvelle m'attristait et m'inquiétait à la fois. Tout en étant bouleversé par cet accident, j'enrageais en imaginant déjà le procès que l'on ne manquerait pas de faire à mon sport préféré et la nouvelle série d'interdictions qui s'ensuivrait. C'est que l'image de l'apnée souffre encore largement des stigmates de l'étiquette de « sport extrême », voire de «sport de fou» qu'on lui accole d'autant plus facilement que cette activité est encore méconnue et mal comprise.
À mon grand étonnement, le rapport du coroner était bien plus mesuré que je ne le craignais. À la suite de son enquête, il faisait cette recommandation à la ville de Montréal: «Considérer la délimitation d'un endroit particulier dans les piscines publiques, sous la surveillance d'un sauveteur attitré, afin de permettre à tout usager désirant faire de la plongée en apnée afin d'améliorer son «cardio», de la faire de façon sécuritaire.» (p. 4)
Cependant, comme on pouvait le craindre dans le contexte actuel, la recommandation fut traduite de la manière suivante: «si vous n'avez pas de budget pour former et payer des sauveteurs attitrés pour les apnéistes, ni d'espace à réserver à ces derniers, bannissez cette pratique de vos bains». Peu après la fameuse réunion, on vit fleurir un peu partout à l'entrée des piscines municipales de Montréal, des affichettes interdisant la pratique de l'apnée sportive sous toutes ses formes (statique* et dynamique*).
Si la recommandation du coroner fait figure de vœu pieux, c'est sans doute parce qu'elle est incomplète. Car faire en sorte que la pratique de l'apnée en piscine soit sans danger nécessite trois ingrédients essentiels: l'éducation, l'encadrement et la responsabilisation. Des efforts dans ces trois orientations sont essentiels pour éviter que des accidents de ce type ne se reproduisent au Québec, non seulement dans les piscines publiques ou privées, mais également dans les plans d'eau naturels où l'interdiction est impossible.
Notre argument central est que l'interdiction pure et simple de l'apnée maintient le public dans l'ignorance des dangers réels de cette activité, tout en encourageant ses adeptes à une pratique clandestine à haut risque. Une pratique sécuritaire de la plongée en apnée demande d'une part aux pratiquants d'avoir des connaissances et des habiletés leur donnant une compétence, et d'autre part aux surveillants de distinguer les pratiques sûres des pratiques à risque, voire d'être capables d'identifier les individus aux conduites dangereuses.
Se fier aux seules performances d'un apnéiste n'est pas suffisant pour s'assurer que la pratique de ce sport s'effectue dans les règles de l'art. Il faut que les pratiquants acquièrent des notions de base sur les processus physiologiques qui causent les accidents et sur les protocoles d'entraînement adaptés, et enfin, qu'ils apprennent à se connaître eux-mêmes. Être à l'écoute de ses sensations, respecter ses limites, accepter la fluctuation des performances, tout en étant attentif à ses partenaires d'apnée - la première règle d'or de l'apnée étant de ne jamais en faire sans un autre apnéiste: autant de qualités essentielles à ce sport, et que ce dernier contribue à développer chez ses pratiquants.
Si dans un premier temps, la sensibilisation des pratiquants et des sauveteurs apparaît donc comme incontournable, il importe ensuite de rendre disponibles des espaces et des horaires pour que les apnéistes se rencontrent. En effet, une autre conséquence fâcheuse de l'ostracisation de l'apnée est d'en isoler les pratiquants, alors que la pratique en solo est probablement l'une des premières causes de mortalité dans ce sport.
Mon expérience comme moniteur d'apnée sportive m'a montré qu'en rassemblant les apnéistes et en leur faisant observer un tout petit nombre de principes, on élimine pratiquement tout risque d'accident en piscine. Le premier principe est de faire s'entraîner les apnéistes par équipes de deux («en binôme»), afin qu'ils assurent mutuellement leur sécurité. Lors d'une pratique en binôme, les apnéistes ne s'immergent jamais simultanément. Celui qui «fait la sécurité» est donc toujours attentif à son partenaire. Cela facilite grandement le travail de surveillance et exige du sauveteur une vigilance moindre que s'il devait suivre des yeux chaque apnéiste - ce qui n'est d'ailleurs pas suffisant pour détecter une syncope.
Il est possible d'assurer une sécurité collective dans le cadre d'une pratique en groupe, mais ceci requiert une supervision par un animateur compétent. En effet, la sécurité collective n'est possible que dans un groupe de niveau homogène, et dans les limites strictes de la zone d'aisance associée à ce niveau. Dès que l'on franchit ces limites, on évolue en zone dite de performance, laquelle exige une sécurité en binôme.
Dans le contexte d'une pratique libre de l'apnée sportive, un individu devrait donc toujours pouvoir répondre de manière satisfaisante à la question: «Où est/ que fait ton binôme?». Par ailleurs, il importe bien sûr que les pratiquants connaissent et appliquent les protocoles de sécurité associés au type d'apnée pratiqué, lesquels sont cependant assez simples pour être appris et compris de tous, notamment des sauveteurs.
Paradoxalement, c'est la minimisation du danger qui est le principal facteur de risque en piscine. En effet, une idée naïve mais répandue tant chez les pratiquants que chez les sauveteurs est que les risques de l'apnée en piscine sont très limités parce que la profondeur est dérisoire. Cette perception fait en sorte que bien des accidents surviennent par un non-respect des règles de base de la pratique de ce sport.
Comme pour toute activité en milieu aquatique, le plus grand danger est la noyade. Celle-ci est généralement due à une perte de conscience (syncope) sous l'eau ou juste après la reprise ventilatoire. Si personne ne s'occupe de la sécurité de l'apnéiste à ce moment, on court tout droit au drame.
Cependant, cet accident peut être prévenu aisément. Entre apnéistes, il s'agit de savoir reconnaître rapidement les signes syncopaux chez ses partenaires, d'avoir appris des techniques simples de sauvetage et surtout de suivre un protocole de sécurité validé par une autorité compétente, tel celui que nous avons élaboré au sein du CASM (1) et qui est en voie d'être avalisé par la F.Q.A.S. (2) et le Regroupement Loisir Québec.
Pour le sauveteur, il s'agit de repérer rapidement les personnes qui font des longueurs sous l'eau avec ou sans palmes et celles qui pratiquent l'apnée statique seules, afin de les canaliser vers l'espace adéquat, s'il existe, tout en s'assurant du respect des règles de sécurité. Par ailleurs, une attention particulière devra être portée aux personnes qui s'hyperventilent, cette pratique étant à proscrire en apnée en raison des risques accrus de syncope qu'elle entraîne.
Il revient enfin au gestionnaire de rendre possible la pratique dans certains corridors, à certaines heures, et de demander aux apnéistes une preuve de compétence. En effet, tout comme pour la plongée sous-marine, la pratique libre de l'apnée devrait, dans l'idéal, être réservée aux détenteurs d'un brevet tel que celui délivré par l'A.M.C.Q. (3) depuis septembre 2003. L'apnéiste ne pouvant présenter de carte de compétence devrait se voir dirigé vers un centre de formation reconnu.
La plongée en apnée sportive est une activité en plein essor à l'échelle mondiale et qui fait chaque année plus d'adeptes au Québec. Ce dernier fait d'ailleurs figure de parent pauvre au Canada, notamment si on le compare avec la Colombie-Britannique qui sera l'hôte cet été du 4e Championnat du monde de l'AIDA (4) (Vancouver, 4-12 août 2004), ou même avec l'Ontario, alors que se tenait à Ottawa, en juin dernier, le championnat régional canadien de l'Est. Le CASM fait ainsi figure de pionnier en organisant la première compétition québécoise d'apnée le 11 septembre 2004!
Face à cet état de fait, l'approche prohibitionniste adoptée par la direction des Sports de la Ville de Montréal me paraît inadéquate. Outre les raisons que j'ai déjà évoquées, j'ajouterai les suivantes. Interdire une pratique dans certains lieux provoque généralement un déplacement géographique du problème et ne le résout pas. Par ailleurs, l'apnée sportive nous semble avoir acquis, en tant qu'activité sportive, une certaine maturité et donc mériter droit de cité. Priver les apnéistes de lieux de pratique et d'apprentissage sécuritaires au Québec nous semble aberrant au moment même où la promotion de l'activité physique sous toutes ses formes devient une priorité de santé publique. Et n'est-il pas injuste de pénaliser tout le monde sans discernement, y compris les gens formés et responsables? Enfin, bannir une activité des infrastructures publiques, n'est-ce pas la réserver à une poignée de privilégiés? Et comment, dans ce cas, hausser le niveau de formation des adeptes de l'apnée, seule véritable clé d'une meilleure sécurité pour tous?