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2010-01-22 14:58 par Johan Valentin
Connaissez-vous le dugong? On prétend que c’est cet animal qui a inspiré le mythe des sirènes. Il est très mal connu au Québec et pourtant... son cousin le béluga vit à demeure dans les eaux glacées du Saint-Laurent et fait le bonheur de ceux qui ont la chance de le voir! Deux espèces fragiles et menacées, dans des environnements que tout sépare par ailleurs puisque le dugong est plutôt un adepte des mers chaudes du Sud. Depuis très longtemps je rêvais d’approcher une fois dans ma vie cet animal qui me paraissait mystique avec son allure de vieux sage.
La chance s’est présentée lorsque une amie de passage à Montréal l’été dernier, Alexandra Duguay, m’a proposé un voyage dans son pays d’adoption, les Émirats Arabes Unis. Mais pour y faire quoi ? Voir des tours se construire à la vitesse « grand V » ? Flâner dans les grands hôtels et les centres commerciaux ? Alexandra travaille chez Total ABK, filiale de Total à Abu Dhabi, et j’apprends que c’est l’une des responsables du programme qui subventionne la protection de l’environnement dans le Golfe Persique, et plus spécifiquement, la préservation du dugong! En effet, la fondation d’entreprise Total et Total ABK participent depuis 1999 au financement et au suivi scientifique d'un programme d'évaluation et de sauvegarde du dugong aux Émirats Arabes Unis, en partenariat avec le ministère de l’environnement d’Abu Dhabi. Paraphrasant le dicton français « chez nous, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées », Alexandra déclare avec un brin d’humour : « Chez Total, on a du pétrole, mais aussi des idées !»
Ce projet de voyage prend alors une autre dimension : découvrir et contribuer à faire connaître le dugong, mais aussi, comme j’allais m’en rendre compte au cours de mon voyage, tordre le cou à certaines idées reçues par les Occidentaux concernant les Émirats Arabes, souvent perçus comme des paradis du capitalisme sauvage au détriment de l’environnement.
Un projet visionnaire
Durant son règne de près de 40 ans (jusqu’à sa mort en 2004), l’ancien cheik Zayed fit énormément pour le développement de son pays et la protection de son environnement. En 1999, il est séduit par l’idée d’un petit groupe de gens passionnés, de Total et du ministère de l’environnement, qui lui proposent de protéger le dugong. « Une idée simple, mais qui allait devenir quelque chose de grand! », commente Alexandra, qui faisait partie du groupe. Comme aux Émirats on ne fait pas les choses à moitié, le cheick Zayed décide de créer autour de l’île de Marawah – une île située à 100 km à l’ouest de la capitale Abu Dhabi, la plus grande réserve du Golfe Persique et même du Moyen-Orient : 4 255 km2, près d’un demi-million d’hectares! Elle est aujourd’hui enregistrée comme Biosphère de l’UNESCO, et son accès n’est permis que sur autorisation de le ministère. Cette réalisation a d’ailleurs inspiré des initiatives semblables aux émirats voisins (Qatar, Koweït).
Arrivé à Abu Dhabi, je suis invité à rencontrer le sultan Al Hajji, directeur général adjoint chez Total ABK. Je le remercie de me donner l’opportunité de me rendre dans la réserve de Marawah accompagné de Hugues Campbell et Alexandra Duguay, les responsables du projet, et de Rajendra Pania, responsable de la communication chez Total ABK. On m’explique un peu quelle sera ma mission d’apnéiste-reporter. En effet, l’idée était de mettre à profit ma capacité à plonger sans scaphandre afin de tenter d’approcher ces animaux sans les effrayer, comme cela a été déjà fait notamment avec les requins.
En route vers Marawah
Mardi 6 novembre, c’est le grand jour. 6h00 du matin : départ pour la réserve de Marawah. Dès notre arrivée, je suis frappé par le décor hallucinant d’îles entourées d’une mer d’azur et remplie d’oiseaux magnifiques. Nous nous nous rendons sur l’une d’elles, Butina. Des rangers tiennent le fort pour garder le site toute l’année, 7 jours sur 7. L’île est certes petite, mais très intéressante, entourée de mangroves centenaires peuplées d’oiseaux, de tortues vertes et où rôdent de petits requins à pointes noires. Dans ce lieu, je me sens privilégié. J’avais décidé que toutes mes plongées se feraient en apnée, car les fonds ici sont peu profonds : de 3 à 10 m. L’approche en apnée est plus facile qu’en scaphandre. Comme disait Cousteau : pour voir du poisson tu dois être poisson! Le dugong dans cette région est très méfiant à l’égard des humains, qui l’ont longtemps massacré. J’espérais que l’apnée me ferait plus discret!
Dès que nous atteignons le large, nous rencontrons les dugongs. Ils se déplacent en surface, en groupes de 4 à 10 individus. L’approche s’avère difficile. Nos amis sont fuyants. Les mises à l’eau même en apnée se sont avérées sans succès, car ils avaient notre bateau à l’oeil et s’éloignaient dès qu’on tentait de les approcher! En outre, la visibilité très réduite ne nous aidait pas : la faible profondeur (maximum 30 m) et le soleil de plomb transforment l’eau en bain-marie salé, entraînant la prolifération de phytoplancton qui rend l’eau trouble. Malgré cette déception, beaucoup d’émotions et d’excitation étaient au rendez-vous!
Un écosystème précaire
Nous avons passé la journée à plonger un peu partout dans la réserve, ce qui nous a permis de dresser un bilan mitigé de cet écosystème marin. Ce dernier offre peu de récifs aux poissons pour se protéger des prédateurs. Nous avons vu un nombre incroyable de mérous agglutinés sur un même récif. Certaines zones semblaient désertées par la vie : pas de corail ni de poissons. Mais il est normal que dans des eaux si salines et chaudes gênent leur développement. Peut-être aussi que l’installation de récifs artificiels à bien répartis et de profondeurs variées favoriserait la reproduction et l’accroissement de la biodiversité.
Face à ces constats préoccupants, j’ai demandé à Hugues Campbell, directeur du projet chez Total ABK, comment il voyait la viabilité du projet à long terme. Il fait montre d’optimisme : « Les efforts sont là et le dugong semble aller bien, sa nourriture abonde », explique-t-il. « Il est important de continuer dans ce sens et le ministère l’a compris. Les fondations sont là, tous les éléments qui sont requis pour un projet viable sont en place. »
Alexandra Duguay ajoute : « Des interventions policières sur les bateaux dans les zones de navigation, ainsi que des degrés d’observation élevés sur la réserve sont la preuve que le projet fonctionne. Nous avons diverses espèces et par trois fois, nous avons croisé le dugong. » « Il n’y a aucune indication que l’espèce soit en déclin, renchérit Hugues, et sont habitat est en bon état ». Mais il insiste sur l’importance de ne pas relâcher les efforts : « N'importe quelle action que tu fais pour préserver une espèce est un geste qui compte ». Il précise que c’est un des plus gros projets du ministère de l’environnement d’Abu Dhabi. Le sultan Al Hajji note pour sa part que « l’information et l’éducation dans les écoles ont permis de faire connaître le dugong dans la population émirienne », élément décisif d’une prise de conscience de la nouvelle génération de l’importance de la préservation de l’espèce.
La prochaine étape du projet ? Pour Alexandra, il faut désormais chercher à savoir si le dugong est capable de s’adapter à l’activité humaine. Les plates-formes pétrolières et les usines de désalinisation – qui rejettent du sel dans la mer – ne mettent-elles pas en danger l’environnement du dugong ? Pour Hugues Campbell, les usines de désalinisation ne sont pas un problème en soi pour le moment, car il n’y pas de répercussions encore visible sur le Golfe, « mais il est important de vérifier régulièrement le taux de salinité et d’en vérifier l’impact sur les espèces ». Quant à l’exploitation pétrolière, le sultan Al Hajji rappelle que « nous sommes ici dans une biosphère et aucune exploitation pétrolière n’est possible ni maintenant, ni dans le futur ; c’était l’une une des grandes volontés du cheik Zayed»
Le dugong en bref
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Le dugong fait partie de l’ordre des siréniens, comme les lamantins. C’est un mammifère marin qui passe sa vie entière dans la mer. Adulte, il peut mesurer 3 m de long, peser 400 kg et vivre jusqu’à 70 ans. On le trouve généralement à proximité des mangroves et des herbiers dont il raffole... Il peut manger jusqu’a un tiers de son poids quotidiennement! Le taux de reproduction est bas (un petit tous les quatre ou cinq ans) et la maturité sexuelle tardive (vers l’âge de 10 ans). C’est une espèce que l’on retrouve surtout en Australie où l’on en a recensé environ 70 000 individus, contre 4 000 en en Mer Rouge et 3 000 dans le Golfe Persique. Le dugong est un animal discret et difficile d’approche, le recenser est une lourde tâche. Fréquemment blessé par les hélices des embarcations à moteur et parfois chassé pour sa viande, ses habitats côtiers sont en diminution constante, en particulier du fait du tourisme, de la pollution et de l'urbanisation des côtes. Conséquence : les populations mondiales de dugongs sont en chute libre. C’est pour toutes ces raisons que Total, grande pétrolière française engagée depuis plusieurs années dans la protection de l’environnement, a décidé, avec la collaboration du ministère de l’environnement d’Abu Dhabi, de prendre les choses en mains pour tenter de sauver le dugong.
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